le Petit-Gris du Magneraud

Histoire d'une belle souche

Connait-on, au monde, une autre souche ou lignée d'escargots, fermée depuis plus de 20 générations, où toutes les relations de parenté sont connues par le pedigree, où tous les individus sont mesurés ? Petit historique (1992-2006) ...

Mise en place et développement

unité d'héliciculture, INRA, domaine du Magneraud, 17700 Surgères (aujourd'hui l'unité d'héliciculture n'existe plus, elle a fermé en 2007).

Les différentes études dont la souche a fait l'objet ont été publiées dans des articles qui décrivent son histoire (voir en bas de page). Ils sont signés en premier lieu par la généticienne qui a mené ces expériences, Mathilde Dupont-Nivet. Les données qui suivent proviennent des publications dont j'ai connaissance qui malheureusement ne concernent que les six premières générations. Les commentaires, les interprétations éventuelles n'engagent que moi.

En 1992, 500 Petits-Gris sont ramassés dans les campagnes du Poitou Charente et vont former le point de départ de la souche.

L'élevage est entièrement hors-sol, en bâtiment. Les boites de reproduction ou de croissance sont placées dans des pièces où les paramètres suivants sont respectés (à quelques variations près suivant les générations) : 16 h de lumière et 8h d'obscurité, 20°C le jour et 17°C la nuit, une humidité relative de 70% le jour et de 90% la nuit. L'aliment est une farine spéciale escargot. Pour plus de détails sur le matériel et les méthodes de l'INRA, on se reportera au livre de Jean Claude Bonnet, Pierrick Aupinel et Jean Louis Vrillon "l'escargot helix aspersa - biologie-élevage" publié en 1990 et disponible aujourd'hui en impression à la demande ou en téléchargement aux éditions Quæ. Jean Claude Bonnet a mis en place l'unité d'héliciculture en 1980 et l'a dirigée pendant très longtemps.

Les reproducteurs, tous identifiés par une marque sur la coquille, sont placés dans des boites de reproduction à raison de plusieurs dizaines par boite, le nombre a varié suivant les générations, en évitant de placer dans la même boite des escargots de la même famille (c'est-à-dire ayant les mêmes parents). Dès que deux animaux sont observés en accouplement, le couple est isolé et quand les deux partenaires en ont fini, ils sont placés chacun dans une boite individuelle avec un pot de ponte. Les accouplements ne sont donc pas dirigés mais de cette façon les pontes sont bien identifiées, les deux parents sont connus, ce qui permet la tenue du pedigree. Bien que les escargots puissent normalement s'accoupler et pondre plusieurs fois, il n'est retenu pour chaque animal que sa première ponte, fécondée par son premier et unique partenaire.

Au moment de l'éclosion, un échantillon des petits nouveaux-nés est prélevé au hasard dans la ponte et réparti dans 2 à 3 boites à la densité de 250 à 300 par m² (variable suivant les générations). Ils y  feront toute leur croissance jusqu'à l'age adulte, défini par la bordaison. Ils sont ensuite placés en hibernation artificielle en chambre froide jusqu'à la reproduction suivante s'ils sont retenus comme reproducteurs.

Durant les premières générations, tout est consigné, citons par exemple le nombre d'œufs de chaque ponte et leur poids moyen, l'intervalle de temps entre le réveil et l'accouplement, entre l'accouplement et la ponte, l'age à la bordaison (ou age adulte), le poids (et le diamètre au début), le poids en sortie d'hibernation, etc... Un travail considérable est ainsi réalisé sur un nombre d'animaux important, de 2500 à 4000 escargots par génération, tous inscrits au pedigree. Et, bien entendu, toutes ces données sont ensuite traitées.

Pendant les trois premières générations, la souche ne fait l'objet d'aucune sélection intentionnelle, les reproducteurs sont pris au hasard dans chaque famille, mais l'adaptation à l'élevage constitue en soi une forme de sélection "naturelle", si on peut dire, et certains escargots ne s'accouplent pas et/ou ne pondent pas. Ainsi, parmi les 500 escargots ramassés au départ, seulement 112 ont donné une descendance. L'étude de ces trois générations a permis de calculer différents paramètres génétiques, en particulier les héritabilités de différents caractères de croissance ou de reproduction, par exemple : 0.51 ± 0.01 pour le poids adulte, 0.38 ± 0.01 pour l'age bordé, 0.12 ± 0.01 pour le nombre d'œufs,  0.37 ± 0.01 pour le poids moyen de l'œuf, ainsi que les différentes corrélations. Cela n'avait jamais été fait auparavant pour cette espèce de façon aussi précise et pour autant de caractères. Il faut vraiment souligner l'important travail accompli.

En juin 1994 une réunion entre les membres de l'INRA et des représentants de la profession hélicicole permet de dégager des objectifs prioritaires concernant l'escargot idéal. Ce sont, par ordre d'importance : homogénéité des populations, poids optimal (10-11 g pour le petit-gris, 15-16 g pour le gros-gris), vitesse de croissance élevée, bonne éclosion, groupement des pontes, coquille solide avec une grande ouverture (communiqué au Congrès hélicicole du 4 mai 1996 à Saint-Georges du Bois (17)). Il s'agit alors de définir les objectifs de sélection. J'imagine que les discussions n'ont pas été simples. En voici quelques éléments supposés, certains sont évoqués dans les publications. "On ne sélectionne pas sur une variance, mais sur une moyenne", en 1994 on ne parlait pas encore de "sélection canalisante", l'homogénéité des populations devrait plutôt être recherchée par des méthodes d'élevage appropriées, de même que le groupement des pontes. Une corrélation proche de zéro entre le poids adulte et l'age bordé pourrait permettre une sélection simultanée sur ces deux caractères, en augmentant le premier et en diminuant le second, la vitesse de croissance (gain de poids par jour) s'en trouverait particulièrement améliorée. Par ailleurs, du fait de la corrélation positive entre le poids adulte et le nombre d'œufs, l'augmentation du poids pourrait, peut-être, améliorer aussi la prolificité. Finalement le seul objectif de sélection retenu, du moins durant les premières générations, à ma connaissance, sera l'augmentation du poids adulte, le caractère qui a la plus forte héritabilité. C'est vraisemblablement ce qui s'imposait pour des raisons d'étude et pour des raisons pratiques. Le poids optimum du petit-gris avait pourtant bien été défini à 10-11 g et il y avait déjà le gros-gris pour donner de gros escargots, sans travail de sélection, mais il était sans doute escompté que l'étude approfondie de cette sélection "simple" permette de "débroussailler le terrain" pour d'autres plus complexes. J'en parle d'autant plus à mon aise que j'avais fait, à mon niveau, le même choix quelques années auparavant !   (J'ai bien dit au début que les commentaires et interprétations n'engagaient que moi)

pg-inra
Côte à côte le n°14 de la famille 28 (44 mm) et un petit-gris standard (34 mm) photographiés chez moi en juin 2007.

En 1995 démarrent ainsi deux lignées : 

  • une lignée contrôle où 120 reproducteurs sont choisis au hasard parmi toutes les familles, comme il avait été fait jusqu'à présent.
  • une lignée sélectionnée où 240 reproducteurs sont choisis, les plus lourds de leur génération, avec une pression de sélection de l'ordre de 13%, une sélection individuelle donc.

Après 3 générations de sélection seulement, il y a 3,55 g de différence sur le poids moyen entre la lignée sélectionnée et la lignée contrôle, de l'ordre du tiers du poids moyen du contrôle ! 

Pour les générations suivantes je ne dispose d'aucune information particulière, si ce n'est que la lignée sélectionnée a atteint le poids moyen de 20 g. En 2006, c'est la 15ème génération qui achève sa croissance, la dernière au domaine du Magneraud.

La suite de l'histoire

 Début mars 2007, je reçois 200 reproducteurs de la lignée sélectionnée, chacun bien marqué et isolé dans une petite boite pour éviter d'éventuels accouplements non contrôlés. Ils ont été choisis parmi les plus gros de chaque famille. Le poids moyen de ces escargots à l'entrée en hibernation était de 22.3 g. De vrais gros petits gris...  lire la suite

Sources d'information :

publications scientifiques :

  • Dupont-Nivet, M., A. Guiller, and J.C. Bonnet (1997) Genetic and environmental variability of adult size in some stocks of the edible snail Helix aspersa Müller. J. Zool., 241:757-765
  • Dupont-Nivet, M., J. Mallard, J.C. Bonnet, and J.M. Blanc (1997) Quantitative genetics of growth traits in the edible snail Helix aspersa Müller. Gen. Sel. Evol., 29:571-587
  • Dupont-Nivet, M., J. Mallard, J.C. Bonnet, and J.M. Blanc (1998) Quantitative Genetics of Reproductive Traits in the Edible Snail Helix aspersa Müller. J. Exp. Zool., 281:220-227
  • Dupont-Nivet, M., J. Mallard, J.C. Bonnet, and J.M. Blanc (2000) Direct and correlated responses to individual selection for large adult weight in the edible snail Helix aspersa Muller. J. Exp. Zool., 287:80-85.
  • Dupont-Nivet, M., J. Mallard, J.C. Bonnet, and J.M. Blanc (2001) Evolution of genetic variability in a population of the edible snail, Helix aspersa Müller, undergoing domestication and short-term selection. Heredity 87:129-13

autres publications :

  • Dupont-Nivet, M., INRA-Domaine du Magneraud-Génétique de l'escargot petit-gris. Application à la sélection. Article paru dans le n° 23 de décembre 1994 de la Revue Nationale d'Informations Hélicicoles publiée par le Groupement National des Producteurs d'Escargots (GNPE).


ainsi que le livre déjà cité dans le texte : Jean Claude Bonnet, Pierrick Aupinel et Jean Louis Vrillon "l'escargot helix aspersa - biologie-élevage" publié en 1990